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Se prostituer à Brazzaville
pour nourrir sa famille
à Kinshasa

Par Ferret Anga

(Syfia Congo)- Poussées par la misère, de nombreuses femmes de Kinshasa, souvent mariées et mères de famille, vont se prostituer à Brazzaville pour gagner de quoi nourrir leur famille ou monter un commerce. Il suffit de passer le fleuve.

"Viens chérie, nous allons bien causer. Tu seras satisfait." 19 h. A Brazzaville, les rues Louingui, Mbokos et Bomitabas, investies par les prostituées et leurs clients, s'animent.

Bien maquillées, assises sur les tables du marché ou debout devant les parcelles, en tenue sexy (collants, minijupes, jupons), les femmes appelées Mingandos (crocodiles méchantes), viennent de la République démocratique du Congo, juste de l'autre côté du fleuve.

Elles viennent gagner de l'argent pour nourrir leur famille. Car la lutte pour la survie est sévère à Kinshasa, même parmi les prostituées. Alors qu'à Brazza la prostitution des femmes congolaises est timide, sinon discrète, et les hommes, eux, sont de "bon payeurs".

Ekila est kinoise. Elle est arrivée à Brazzaville l'an dernier. La fortune qu'exhibait ses copines qui en revenaient avait dopé son moral.

"A Kinshasa, la vie est très difficile. Même lorsqu'on travaille, il faut se battre pour acheter le sac de foufou (ndlr : la farine de manioc). C'est souvent le double de certains salaires. A plus forte raison un pagne wax hollandais. Or, ici, à Brazzaville, je trouve que la vie n'est pas très dure. Avec 1000 F CFA, tu peux faire le petit marché et manger jusqu'au soir, si tu es seule. Avec un peu d'efforts, tu peux économiser et envoyer un peu d'argent chez les parents."

Son récit est celui de nombreuses Zaïroises étranglées par la misère qui ont décidé un jour de gagner l'autre rive. Pour beaucoup, le commerce entre les deux capitales est le seul moyen de survivre. Qu'elles vendent des marchandises ou leur corps "ces deux types de commerce rapportent beaucoup en devises", reconnaît une commerçante kinoise.

Ces prostituées pratiquent des prix fixes : 1000 F CFA la passe avec préservatif. On peut débattre jusqu'à 500 F CFA. La séance se passe chez elle où elles s'entassent à quatre ou six dans des studios de fortune.

Dans les bistrots ou bars dancings de Ouenzé, Poto-Poto et Moungali, on rencontre de très jeunes filles. Avec elles, les prix sont plus élevés : 5000 à 10000 F CFA. Une véritable manne pour elles.

"Je suis venue à "cfa" (ndlr : surnom donné à Brazzaville par les Kinois) depuis septembre. Normalement je n'en avais pas pour longtemps. Comme ça l'air d'aller, je reste encore. Chaque mois j'achète des pantalons jeans que je pars donner à ma mère pour revendre", explique l'une d'elles qui, chaque soir, fait une exhibition de danses kinoises dans un dancing de Moungali.

Des rêves de commerce. Parmi les prostituées, on compte de nombreuses femmes mariées officiellement. On raconte même que certaines seraient envoyées par leurs époux. Elle repartent au pays une fois leur fortune faite.

Mado est l'une d'elles. Assise devant la chambre d'une maison qui tient à peine débout, elle raconte ce qui a poussé la femme commerçante qu'elle était à vivre de ses charmes. "Je suis une femme mariée. J'ai laissé mon mari et cinq enfants à Kinshasa. Ils ont tous grandi. Je suis venue ici me débrouiller. Je cherche 200000 F CFA qui me permettront de relancer mon commerce après je veux abandonner le Kindumba (la prostitution)."

D'autres veulent trouver un mari sur place pour s'installer définitivement. De fait, des Brazzavillois épousent certaines d'entre elles. Car elles sont très appréciées, même des soldats angolais venus aider le régime de Sassou N'guesso.

Yvon est un Congolais habitué à ces femmes : "Ce que j'aime chez les femmes zaïroises, c'est qu'elles sont efficaces dans beaucoup de choses. Elles savent accueillir un homme quand il sort du boulot. Elles sont obéissantes, savent faire la cuisine. Beaucoup de femmes de chez nous n'ont pas ces qualités".

Les Kinoises connaissent leurs avantages comparatifs : "Les Congolaises de Kinshasa sont plus belles, plus coquettes et savent mieux entretenir les hommes que les Congolaises de Brazza", résume l'une d'elles, qui préfère rester anonyme. Celles qui ne trouvent pas de mari continuent à faire du petit commerce tout en se prostituant.

La présence massive de ces prostituées a des conséquences visibles sur la société congolaise. Jean Mialoundama, policier, affecté à Pointe-Noire, deuxième ville du Congo, a du mal à reconnaître son quartier qu'il est venu revoir des années après.

"Dans les années 70, 80 et même jusqu'au début des années 90, ce quartier était sérieux. Il n'y avait presque pas d'agitation. Pour rencontrer des prostituées, il fallait aller un peu loin vers Poto-Poto. Aujourd'hui c'est devenu un vrai bordel. Les Zaïroises l'ont envahi et ont contaminé nos sœurs. Elles débauchent les adolescents", regrette-t-il.

Son point de vue est largement partagé par cet habitant de Bacongo : "Dans certains secteurs de ce quartier, dès 19 h, des filles ont des tenues extravagantes. Elles sont à la recherche des hommes. Elles ont copié cette façon de faire pendant qu'elles s'étaient réfugiées dans la zone pendant la guerre de 98-99".


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