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Les Comoriens préfèrent les filles peu instruites |
Par Ali Moindjie(Syfia Comores) Vouées par la tradition, encore très prégnante, à dépendre des hommes, de très nombreuses filles comoriennes ne sont pas ou peu scolarisées. Une tendance qu'accentue le coût élevé des écoles privées.
Mariama, 19 ans, est en classe de terminale au lycée Said Mohamed Cheikh de Moroni, la capitale des Comores. Bonne élève, elle sait qu'elle peut décrocher son baccalauréat cette année. Mais cette perspective la rend plutôt malheureuse car ce sera alors la fin de son parcours scolaire.
"Mon père m'a clairement dit qu'il ne m'autorisera pas à entreprendre des études supérieures", confie-t-elle. Car Mariama est une fille réservée au "grand mariage " (ndlr : Tout Comorien qui souhaite devenir un notable doit marier au moins sa fille aînée lors d'un Grand Mariage, cérémonie, très onéreuse, pour laquelle les familles économisent durant des années).
Et son futur époux, un commerçant de 45 ans, ne veut surtout pas d'une intellectuelle. "Il a dit à mon père, précise-t-elle, que j'ai juste besoin de connaissances de base : traiter le courrier, faire des calculs, tenir des registres…"
Des milliers les filles comoriennes sont ainsi obligées d'abandonner l'école pour se préparer à vivre sous les ordres des hommes, mari, père, oncle maternel, frère et autres, pour qui une femme est dépositaire involontaire de leur honorabilité. "Une femme qui tourne mal dans notre pays, c'est l'honneur de dizaines de personnes qui est traînée dans la boue, estiment les hommes. Dans l'arrière-pays, on se méfie ainsi de l'école occidentale pour ses capacités supposées de pousser les filles à la débauche. "
Selon la tradition comorienne, la réussite pour une fille, c'est "de bien se marier, et rapidement avant que ne survienne un quelconque malheur dans une société musulmane qui rejette les enfants conçus hors mariage". "Il n'est pas prudent, déclare Mohamed Said, un notable du village de Hamahamet, de laisser les filles faire de longues études pour qu'elles regardent ensuite de haut nos coutumes et méprisent leurs maris et leurs parents". Il estime que ce sont les filles scolarisées qui parlent d'égalité entre les hommes et les femmes. Ce qui, selon lui, est un non-sens.
La répartition traditionnelle des taches familiales ne facilite pas l'intégration des filles dans le cursus scolaire. Tout ce qui touche au fonctionnement de la maison - la recherche et la préparation de la nourriture, l'approvisionnement en eau, le suivi de l'éducation des enfants, les soins aux personnes âgées ou invalides - relève de la seule compétence de la femme à qui on apprend très tôt à tenir une maison et à s'occuper de son mari. La vie publique au village, les discussions au bangwé (place publique), les activités qui rapportent, comme la culture de la vanille, sont par excellence les sphères d'intervention de l'homme.
L'école privée trop onéreuse.
En outre, l'école publique a perdu de sa crédibilité au cours de ses dernières années. Les grèves s'y sont succédées, les enseignants réclament toujours des salaires impayés, les structures d'accueil sont délabrées et insuffisantes. Cette situation a contribué à accentuer la déscolarisation des enfants et particulièrement des filles. Le taux de scolarisation qui atteignait 64 % en 1994 est retombé à 60 % en 1999. Pour les parents, "la seule perspective de scolariser ses enfants aux Comores est de les inscrire dans une école privée. Ce n'est pas un choix mais une nécessité".
Cependant, dans un contexte de grande misère et de pauvreté, les familles sont obligées de choisir parmi leurs enfants ceux qui seront scolarisés. Entre la petite fille que l'on espère marier un jour, et le petit garçon, le choix n'est pas difficile à faire. D'autant plus que les familles n'éprouvent aucun enthousiasme à envoyer leurs filles à l'école.
Issue de la haute notabilité, une femme de Mbeni regrette aujourd'hui que ses parents ne l'aient pas envoyée à l'école. "Tous mes frères ont des diplômes universitaires et ils obtiennent tout ce dont ils ont besoin pour vivre. Moi, j'ai été réservée au grand mariage et je n'ai rien eu. C'est une grave erreur à ne pas commettre par d'autres parents", souligne-t-elle.
Les Comoriennes partent donc dans la vie avec de lourds handicaps. "Cette pratique écrase la gente féminine et empêche les filles d'accéder à la connaissance et de faire des conquêtes sociales. Tout est décidé par l'homme, selon ses propres intérêts", déclare le Dr Soulé Islam, médecin à Moroni. Ainsi, elles participent peu à la vie politique. Une seule femme, Sittou Raghadat Mohamed, a été élue députée depuis que le pays existe.
Pour faire reculer cette discrimination dont sont victimes les filles, le réseau national "Femme et Développement" organise depuis peu des causeries dans les villages, des expositions et des séances de projection d'un film sur les problèmes de la fille comorienne.
Mme Zahara Toyb, la présidente estime que "la croyance comorienne est dangereuse". De fait, pour les auteurs d'une étude sur la pauvreté dans l'archipel effectuée pour le compte du Fonds des Nations Unies (FNUAP), les Comores ne peuvent s'accommoder plus longtemps de ces disparités qui maintiennent les femmes dans une situation de grande vulnérabilité. "La moitié de la population ne peut rester en marge de l'activité économique formelle, observe le professeur Jean-Pierre Lachaud de l'université de Bordeaux V. C'est pourquoi il faut instruire les femmes et être ainsi sûr que leurs enfants auront accès à l'éducation et à la formation qui rompra le cercle, autrement infranchissable, de la pauvreté."