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Trafic d'enfants : les racines du mal |
Par Jérôme Adjakou Badou(Syfia Bénin) Le trafic des enfants, récemment mis en lumière par l'affaire du navire "Etireno", plonge ses racines dans les difficultés économiques rencontrées par les familles les plus pauvres. Le Bénin, grand pourvoyeur de cette main d'œuvre bon marché, est le pays le plus touché.
La misère est le fertile terreau sur lequel se développe le trafic des enfants entre les pays pauvres et les pays riches d'Afrique que l'affaire du navire "Etireno", arrivé à Cotonou le 17 avril, a récemment mis en lumière.
Au Bénin, un des principaux pays pourvoyeurs de cette main d'œuvre bon marché, les départements du sud-est et du sud-ouest, les plus touchés par ce phénomène, sont ceux qui sont confrontés aux plus grandes difficultés économiques.
Au sud-est, les terres cultivables ne sont plus productives et les cours d'eau se sont appauvris en poisson. Dans le Mono et le Couffo, à l'ouest du pays, le lac Ahémé, principale source de revenus, s'ensable, les poissons s'y font rares. Les parents ont du mal à nourrir leurs familles souvent nombreuses ; les hommes ont généralement quatre à six femmes.
En revanche, dans les deux départements du nord-est, producteurs de coton, les paysans ont besoin de main-d'œuvre dans les champs. Les trafiquants n'y viennent pas.
Le "commerce" des enfants prend deux formes. La première : ce sont les femmes béninoises résidant au Gabon qui viennent chercher des fillettes pour les placer auprès des familles gabonaises. La seconde, beaucoup plus élaborée, implique plusieurs "opérateurs".
Mais l'acteur principal demeure le trafiquant. Trois fois sur quatre c'est une femme d'origine béninoise qui vit au Gabon et retourne dans son pays pour l'opération. Autour de cette pièce maîtresse du système gravitent recruteurs, passeurs et convoyeurs.
"Le parent n'a pas le sentiment de vendre son enfant". Tout commence avec les recruteurs qui ont pour mission de recruter le plus grand nombre d'enfants possible pour le compte du trafiquant. Généralement originaires de la région, ils descendent dans les villages et embobinent les parents avec des promesses mielleuses.
"Le parent n'est pas dans la position psychologique de vendeur d'enfants mais plutôt dans la position de quelqu'un qui désire le bien, quelqu'un qui accepte que l'enfant aille tenter sa chance ailleurs, analyse Alain Adihou, économiste béninois, auteur d'une étude sur ce trafic.
Il peut même supplier le trafiquant de prendre son enfant. Il peut même s'endetter pour faire les dépenses de préparation pour le départ. Ce qui est courant, c'est que le trafiquant lui paie la souffrance qu'il éprouve de laisser partir l'enfant. Le parent n'a pas le sentiment de vendre son enfant". Ce sont surtout les filles qui sont touchées : 67% des enfants victimes du trafic sont du sexe féminin.
Le rôle des recruteurs finit avec la mise en contact des parents avec le trafiquant. Entrent en scène les passeurs ou facilitateurs. En complicité avec les agents de l'administration, ils font établir de faux papiers aux enfants dont on change parfois l'identité et facilitent la sortie des enfants du territoire national vers le Togo ou plus souvent le Nigéria.
Là, ils sont confiés à des convoyeurs, spécialistes du transport clandestin par la haute mer, qui les convoient dans de grandes barques qui n'offrent aucune garantie de sécurité. Tous les passagers n'arrivent pas à destination. Ceux qui meurent au cours de la traversée sont jetés en mer.
"Le Gabon, terre d'asile". Les enfants qui parviennent finalement au Gabon sont récupérés par d'autres intermédiaires, agents du trafiquant, et cachés le temps de se reposer, de recevoir des soins et d'apprendre le français à la gabonaise et les comportements sociaux à observer pendant leurs activités.
Le trafiquant se charge ensuite de les placer auprès des familles gabonaises et passe collecter régulièrement les salaires des jeunes travailleurs. C'est à cette étape qu'il rentabilise son "affaire".
Ces enfants servent aussi bien dans le commerce, l'agriculture, la pêche que dans les travaux domestiques. Pour certains enfants, le Gabon ne sera qu'une étape. Dès que l'occasion se présentera, leur tutrice gabonaise les revendra en Guinée Equatoriale, au Liban, voir même en France.
Une fois là-bas, même si l'occasion se présente, la plupart des enfants refusent de retourner au Bénin et considèrent que le Gabon, pays plus riche que le Bénin, est leur terre d'asile.
A l'origine de ce trafic qui dure depuis de nombreuses années, les accords passés au lendemain des indépendances entre le Gabon qui avait besoin de main-d'œuvre et plusieurs pays de l'Afrique de l'Ouest. Ce sont ces Africains de l'Ouest installés au Gabon qui ont peu à peu développé ce trafic de main d'œuvre enfantine très recherchée. Au Gabon, en effet, faire travailler les enfants, d'ailleurs peu nombreux, est rigoureusement interdit.
Au Bénin, tout le monde s'accorde à reconnaître que la pratique est condamnable. La répression n'est pas pour autant aisée.
"Dans le droit béninois, il n'existe pas d'infraction qualifiée de trafic de mineurs. C'est le texte sur le déplacement des enfants que nous essayons d'appliquer à ces fautifs", déplore Claire Houngan Ayémonan, juge des affaires familiales au tribunal de Cotonou.
Du coup, les "chasseurs d'enfants" continuent leurs affaires. "De 1998 à 2001, sans compter le cas des enfants qui viennent d'être débarqués au port de Cotonou, 2053 mineurs ont été interceptés à nos frontières", soutient Martin Kokou Dègan, chef de la Brigade de protection des mineurs à Cotonou. Mais combien sont passés ?