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RDC : le calvaire des femmes du Kivu

Par Déo Namujimbo

(Syfia Rdc) Malnutrition, maladies, incessants déplacements de populations, la situation humanitaire de la Rdc est catastrophique comme en témoignent les femmes du Kivu à l'Est du pays, qui, malgré le courage et l'ingéniosité dont elles font preuve, n'arrivent pas à nourrir leur famille.

Depuis près de trois ans, des régions entières de la République démocratique du Congo sont isolées par les conflits qui les minent, les populations abandonnées sans aucun secours.

Le personnel humanitaire qui commence à y avoir accès découvre aujourd'hui l'ampleur de la catastrophe qui touche près d'un tiers de la population du pays.

Dans ces régions, selon un récent rapport du bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations Unies, la mortalité féminine et infantile est presque la plus élevée au monde, la malnutrition et les maladies ont fait 2,5 millions de morts, les deux tiers des enfants ne vont plus à l'école, 75% des gens n'ont pas accès aux soins de santé.

Au Kivu, une des zones les plus touchées, où s'affrontent différentes armées, milices et groupes rebelles, 1 million de personnes ont été déplacées par la guerre qui entrave toute l'activité économique.

Nombreuses sont les femmes, les " mamans " congolaises comme on les appelle ici, qui sont devenues les véritables chefs de familles, leurs maris, frères, parents étant morts ou disparus, au chômage, où, pour ceux qui ont gardé leur emploi dans la fonction publique, impayés depuis 34 mois.

L'une d'elles, Mme Elisa Chibanvunya, raconte : " Mon mari est allé à Bunyakiri creuser le coltan (ndlr : un alliage de minerais très recherché pour les industries de haute technologie) pour le compte d'un commerçant. Il m'envoie 1 500 F congolais (75 FF) tous les 3 mois. Avec ça, je dois faire vivre nos 9 enfants, dont 6 ont dû abandonner leurs études par manque de moyens. Heureusement que j'ai un petit élevage de poules, de lapins et de cochons d'Inde, sinon il y a longtemps que nous serions morts de faim. Le cadet de mes enfants est décédé le mois dernier des suites d'une malaria mal soignée : je n'ai pas pu acheter les médicaments prescrits "

Toutes les " mamans " rivalisent d'ingéniosité et de courage pour subvenir aux besoins de leur famille.

" Avec beaucoup d'autres femmes, nous grimpons à l'arrière de camions surchargés et nous allons dans la plaine de la Ruzizi, parfois jusqu'à Uvira (130 km de Bukavu), témoigne Joséphine Nsimire, 43 ans, veuve de fonctionnaire et mère de 7 enfants.

De là nous ramenons du poisson fumé, des fruits ou du manioc. Nous rencontrons souvent, dans les montagnes de Ngomo, des groupes armés qui nous dévalisent et parfois violent certaines d'entre nous. Moi j'ai été violée trois fois, mais que faire ? Rentrées à Bukavu, nous revendons nos marchandises, le plus souvent à perte car on doit à chaque fois déduire de notre capital le prix du ticket de transport, les frais de séjour à Uvira mais aussi l'argent que chacune d'entre nous doit donner aux militaires des 7 ou 8 barrières érigées par le RCD (Ndlr : le Rassemblement congolais pour la démocratie, une des factions rebelles) sur le trajet. "

50 kilos de sable sur le dos.

D'autres femmes font quotidiennement à pied l'aller-retour entre Bukavu et la ville frontalière de Kamembe, au Rwanda. Là elles s'approvisionnent en tomates, viande de porc ou de mouton, produits manufacturés mais surtout en haricots, maïs et pommes de terre.

Les plus fortunées font la navette en bus ou en avion jusqu'à Nairobi au Kenya, Kampala en Ouganda ou même au Nigeria, à Dubaï et en Europe. Elles en ramènent des vêtements, des produits pharmaceutiques, des ustensiles de cuisine et des appareils électroménagers.

D'autres préfèrent tâter du commerce de la friperie ou des chaussures usagées ou encore faire du porte-à-porte dans les rues de Bukavu avec sur la tête un bassinet de petits poissons frais fraîchement pêchés dans le lac Kivu.

Nombreuses sont aussi celles qui sont devenues des portefaix et qu'on voit, vieillies avant l'âge, décharnées, ployer sous le poids de dizaines de kilos de sable, de manioc ou de haricots…pour un gage de misère. Georgette Nabintu, 38 ans mais en paraissant 60, est hospitalisée depuis 5 mois.

" Un jour que je transportais sur le dos un sac de sable pesant au moins 50 kilos, se souvient-elle, une douleur lancinante m'a foudroyée. Je suis tombée lourdement sur l'asphalte, des passants m'ont transportée à l'hôpital. Depuis lors, je ne quitte pratiquement plus le lit ".

Le sort des diplômées n'est pas plus enviable : la fonction publique ne paie plus et la plupart des Ong locales et onusiennes, auparavant très nombreuses dans la région, ont mis la clé sous le paillasson depuis que l'arrêt des financements par les bailleurs de fonds suite à la guerre.

Malgré tous ces efforts, la situation alimentaire des familles est catastrophique. Selon le Dr Kibonge Kalonda, médecin directeur de l'hôpital de Walungu, à 42 kilomètres de Bukavu, " la malnutrition est cause de 42 % des malades hospitalisés ".

En désespoir de cause, mères et filles se prostituent. Même les très jeunes filles, souvent encouragées par leurs mères, s'offrent après les heures de classe. Comme en témoigne le nombre d'adolescentes, certaines âgées de moins de 14 ans, maquillées à l'excès et presque dévêtues, que l'on croise dans les rues et les bars tout au long de la journée et jusqu'aux petites heures du matin.

Souvent les enfants eux-mêmes doivent se débrouiller seuls. Ils deviennent enfants-soldats et terrorisent les populations, en ville comme à la campagne.

L'un d'eux, Jean-Jacques, 14 ans et demi, ne se cache pas : " Mon père a été tué sous mes yeux par les Interahamwe (ndlr : miliciens rwandais qui ont participé au génocide en 1994) en novembre 1998. Ma mère nous a abandonnés, moi et mes 6 petits frères et sœurs pour aller se prostituer à Naïrobi. A mon âge, j'ai dû m'engager dans l'armée du RCD. Comme nous n'étions pas payés, j'ai déserté avec mon arme et maintenant, pour vivre avec ma famille, je suis obligé de dévaliser les gens qui sortent des bars la nuit ou d'attaquer les camions de marchandises sur les routes désertes, avec des amis soldats. Le plus âgé de notre groupe a 17 ans. Il m'est arrivé 5 ou 6 fois de tuer quand je ne pouvais faire autrement. Je ne le regrette pas, c'est la loi de la nature. "


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