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Haïti : des milliers d'enfants dans la rue

Par Fritznel Octave

(Syfia Haïti)- Abandonnés de leur famille et de la société, des milliers d'enfants haïtiens survivent dans la rue. Mal chaussés, en haillons ou torses nus, ils errent à Port-au-Prince à la recherche d'un bout de pain, d'un peu d'argent... et de drogues.

À six ans, pas plus haut que trois pommes, Jean Ristin sait déjà se débrouiller pour gagner sa pitance.

Sous un soleil de plomb, pieds nus, habits crasseux et déchirés, il tend la main aux passants ou encore il lave des autos. "Aussi, à l'occasion, le larcin", confie-t-il dans un sourire complice.

Comme lui, abandonnés par leur père, ses frères et sœurs survivent dans la rue. "Ma maman mendie à travers la ville avant de nous rejoindre tous les sept sur la place Sainte-Anne, le soir. Sous un arbre, nous y passons toujours la nuit", raconte-t-il, chiffon en main.

Certains enfants vivent dans la rue avec leurs parents. D'autres y travaillent le jour et rentrent à la maison le soir. Mais, la plupart sont des nomades... sans toit ni loi.

"Mes parents se trouvent à Jérémie (près de 300 km au sud-ouest de la capitale), me dit-on. Pauvres, ils m'ont placé dans un centre de bienfaisance dont je me suis sauvé parce que je ne pouvais plus supporter les sévices dont je faisais l'objet", dit un jeune d'une quinzaine d'année en exhibant des cicatrices sur tout le corps.

Son nom : Marckenson Blanc. "C'est le nom que j'ai adopté puisque j'ignore mon vrai nom", laisse-t-il tomber. Le jour, ses activités de survie consistent à remplir les véhicules de transport de marchandises et de passagers. Pour ce travail, il peut gagner jusqu'à 25 gourdes (environ 1 $ us) par jour.

Tromper la faim... et l'ennui.

Comme tous les travailleurs des couches populaires urbaines, l'enfant de la rue grignote à toute heure, au gré de sa faim selon l'occasion, le don ou ses recettes du moment. Il se contente souvent d'un bout de pain, parfois, d'un ''arlequin'' (ndlr : plat de riz aux haricots arrosé d'une sauce) et d'une limonade très sucrée et colorée.

Aux heures creuses, les jeunes s'attroupent pour jouer aux cartes. Et dans la rue, on joue pour gagner. Même les gamins de six à neuf ans s'y risquent. Les pertes peuvent être considérables, effaçant tout le gain accumulé. Et alors, gare à la bagarre !

La vie de ces mineurs est remplie de violences, d'insécurité et de privations. Leurs droits les plus élémentaires sont bafoués, quotidiennement.

La nuit venue, plusieurs se replient sur des "dortoirs" en plein air. Des ''marchands de sommeil'' leur extorquent leurs dernières pièces contre une vulgaire natte ou un coin plus ou moins à l'abri des curieux. Mais la sécurité n'est pas au rendez-vous.

"Il ne faut dormir que d'un œil, car la nuit est pleine de dangers", dit Baby Jean, 8 ans. C'est le moment des ''guerres'' entre clans rivaux, des règlements de compte.

Entre ces enfants qui partagent la même vie misérable, peu de solidarité. Les plus vieux en mal d'affection et d'une vie sexuelle épanouie s'en prennent aux plus petits : attouchements et viols sont fréquents.

Est-il surprenant que plusieurs glissent vers la prostitution, que l'homosexualité soit assez courante et que les maladies sexuellement transmissibles fassent rage ?

Pour "tenir le coup", la moitié de ces jeunes consomment des drogues : marijuana, colle industrielle et diluant à peinture !

Pourquoi la rue ? Hormis les conditions d'extrême pauvreté, le sentiment d'avoir été maltraité est évoqué par les enfants qui vivent seuls dans la rue. Ils veulent s'éloigner de leur famille, d'une crèche ou d'un foyer de réinsertion parce qu'ils se sentent incompris.

Menée en 1998, une étude du Fonds des nations unies pour l'enfance (Unicef) et de l'Aide à l'enfance-Canada (AEC) indique que la violence physique, l'injure, le manque de respect et d'affection font partie des explications fournies par les enfants pour justifier leur marginalité.

Selon Jacques Boyer de l'Unicef, l'absence d'une politique de planification familiale, des problèmes psychosociaux et l'accentuation de la pauvreté expliquent aussi la situation.

D'ailleurs, d'après une enquête du ministère des Affaires sociales, le nombre des enfants de la rue aurait augmenté de 6000 à 10 000 à la suite de l'embargo économique sous le régime militaire de 1991 à 1994.

Aujourd'hui, il y en aurait plus de 10 000 à Port-au-Prince, ville de 2,5 millions d'habitants.

Á ces causes s'ajoute le désir de vivre en dehors des normes sociales. Ils sont attirés par le libertinage et l'indiscipline selon les propres mots de Huguette Saint-Fleur qui dirige Lakay, un foyer pour enfants des rues, fondé par des Pères salésiens en 1988.

Le foyer Lakay, dont la capacité d'accueil ne dépasse pas 200 enfants, se révèle impuissant devant l'ampleur du phénomène.

En Haïti, peu de centres comme celui-là viennent en aide à ces petits rescapés de la rue. L'Unicef promet des efforts supplémentaires.

Quant à l'État, il consent une certaine assistance aux initiatives privées. Mais ce n'est guère suffisant.


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